Familles polygames au Sénégal: les racines de la violence conjugale et du déséquilibre des foyers

Au Sénégal, plus d’une femme sur trois vit dans un ménage polygame d’après un rapport de l’ANSD sur l’Analyse des statistiques de la structures des ménages au Sénégal, réalisé en novembre 2019. La polygamie, qui est ancrée dans le quotidien de la plupart des familles, a engendré un fléau des plus dramatiques: la violence entre coépouses.

Le drame de Mariste où la dame a brûlé son mari suite à une crise de jalousie (cas particulier de la violence exercée par la femme sur son mari), la coépouse brulée à l’eau chaude à Kaffrine, la femme qui a charcuté sa rivale à coup de hache par jalousie à Touba… pour ne citer que ces cas-là, avec une tendance à banaliser les crimes de ce genre à force de les entendre tous les jours. Des comportements violents qui témoignent de l’effritement et la détérioration des liens social et familial.

Le violent choc émotionnel de Fatma 

Dix ans après son divorce, Fatma Gueye tente de refaire sa vie, mais quand son passé de coépouse resurgit, elle est incapable de contenir ses larmes. Entre menaces, manipulations et extrême précarité, elle a souffert le martyr aux côtés d’une rivale qui lui est tombée dessus comme un orage de printemps.

Agée de 45 ans, cette résidente de Pikine (banlieue dakaroise) a réussi à avoir deux filles et deux garçons dans son union avec son ex-mari. C’est avec le les mariages et le soutien de ses deux fils qu’elle a réussi à remonter la pente. « Certaines familles vivent la polygamie sans problème, mais pour moi ce fut difficile. Ma coépouse et moi on se battait sans arrêt. Je me souviens de son premier jour à la maison. Mon mari revenait de voyage après être allé voir ses parents. Il était rentré avec une petite fille. Pour moi c’était une nièce qu’on lui avait confiée. Mais dès ce premier soir, j’ai eu un choc quand il alla tranquillement passer la nuit avec elle, me laissant entendre qu’elle était sa femme ».

Pour Fatma Gueye, le monde a commencé à s’effondrer avec cette nouvelle. Mais ce n’était que le début. « Mon mari et ma coépouse ont commencé à monter mes enfants contre moi. J’avais tout supporté, mais là c’était trop. J’ai même fait une dépression nerveuse. Il m’a beaucoup frappé et ne me donnait plus rien. Je me suis décidée à le quitter. Je suis partie et il ne vient plus me voir. Je fais ma vie avec mes enfants », témoigne-t-elle.

Le coup de bâton fatale

Un peu plus loin aux Maristes, vit Khoudia Niang, en compagnie de ses demi-frères et demi-sœurs. Elle raconte le déroulement de la mort tragique de sa belle-sœur. Cette dernière, qui se se disputait sans cesse avec sa rivale a fini par recevoir un coup de bâton qui lui a été fatale.

« Je vis constamment sous la hantise des pratiques mystiques, Je dors à peine la nuit »

Dans cette guerre entre coépouses, il y a très souvent un élément catalyseur, qui attise le feu et déclenche les hostilités. C’est le mari et parfois la belle-famille. « Quand le chef de famille prend une autre épouse, par choix personnel ou sous pression familiale, il ne consulte pas sa première femme. L’autre débarque du jour au lendemain et les relations s’enveniment vite. Vivre dans un espace aussi restreint qu’une maison ne peut qu’entraîner des conflits », affirme Awa Baldé.

La polygamie la dame Baldé l’a vécue pendant 4 « longues et terribles » années. Agée de 38 ans, teint clair, elle porte un voile sur la tête pour cacher son visage squelettique rempli de cicatrices qui lui barrent les joues. Des marques que sa coépouse lui a laissé lors d’une bagarre. « Quatre ans d’enfer, confie-t-elle. Pour mon mari, avoir deux trois ou quatre femmes a toujours été un rêve. Jardinier de profession, il pense qu’il lui faut une grande famille pour avoir de la main d’œuvre. Mais derrière cette vision, se cachent les réalités d’un quotidien difficile. Quelques jours après sa dernière nuit de noces, les rivalités ont commencé avec ma coépouse. Depuis lors la tension est devenue permanente dans le foyer ».

Dans cette ambiance de rivalité, les violences psychologiques et physique sont permanentes. Qu’elles viennent du mari ou des autres épouses. « J’espérais avoir un mari responsable et équitable. Mais il se rangeait du côté de ma rivale et je vivais constamment sous la hantise des pratiques mystiques. Je dormais à peine la nuit. Depuis que je m’étais réveillée une nuit en sursaut pour la voir dans ma chambre, je ne voulais plus être surprise. J’ai failli la tuer et mon mari l’avait répudiée. Mais elle était revenue un an plus tard, tellement préparée au plan mystique que mon mari faisait tout ce qu’elle voulait », explique la dame toujours tourmentée par cet épisode de sa vie.

« La troisième femme de mon père a gâché nos vies »

Les rivalités et la violence physique et morale entre coépouses déteignent sur les relations entre demi-frères et demi-soeurs. Une position inconfortable dans laquelle la jeune Téné se sent gênée. « Si je les (ses demi-frères et soeurs) aime, ma mère ne sera pas contente. Il faut que je montre à ma mère que je suis de son côté, que je suis avec elle. », confie cette jeune pikinoise de 19 ans issue d’une famille polygame.

Le père de Téné a trois épouses et la mère de cette dernière est la première de cette longue liste. « La polygamie génère beaucoup de conflits parce qu’il n’y a pas d’égalité, que ça soit entre frère et sœur ou mari et femme. Les femmes et les enfants se disputent souvent pour monter en grade et avoir l’attention et l’estime du père / mari. Depuis 3 ans, ma mère se bat souvent avec sa coépouse. Cette dernière (la troisième femme de son père) essaie de monter mon père contre nous. Elle est allée jusqu’à défigurer ma mère pour ne pas que mon père la regarde. Cette femme, c’est une vraie sorcière, depuis qu’elle est là, elle a gâché nos vies », confie Téné le visage rempli de colère.

De nature bagarreuse, Téné se dit fortement impactée par la polygamie de son père qui est la cause de la maladie de sa mère affirme-t-elle. « Depuis presque deux mois ma mère est malade mais à l’hôpital, on ne voit rien. Je suis persuadée que c’est l’œuvre de la femme de mon père parce que ce n’est pas naturel », peste-t-elle.

« Les mariages polygames stables sont très rare »

Interrogé par PressAfrik, un homme qui a choisi le régime de la Monogamie, soutient qu’il n’a jamais rencontré ce genre de problèmes.

« Selon les expériences des gens autour de moi, de la société dans laquelle je suis et ma lecture personnelle, je trouve que la polygamie ne réussit pas toujours. Très rares sont des polygames stables pour ne pas dire qu’il y en a pas. Au finish, il y a toujours des petits foyers d’agitation. Une fois, un vieux polygame m’a dit “ne commets jamais l’erreur que j’ai commise”. Il y a un grand problème d’équilibre, les femmes sont naturellement jalouses et sont dans les petits détails des choses de la vie. Déjà vivre avec une seule femme demande beaucoup de maîtrise, de maturité, d’attention, de compréhension, de patience. Vous imaginez en avoir beaucoup ? Aussi, si une femme peut faire l’affaire pourquoi en avoir plusieurs ? C’est une multiplicité sans nécessité », déclare Rassoul Sylla, un cordonnier, la cinquantaine sonnée.

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