Locales 2022 : Desfourneaux parle de la “révolution Yewwi Askan Wi”

Les Sénégalais connaissent dorénavant la mécanique de l’alternance ; ils réclament à bon droit la bonne gouvernance. Et ce sont les jeunes, vierges en politique, qui sont les mieux placés pour réussir ce virage à nul autre pareil

La démocratie sénégalaise, c’est un peu comme le Thiéboudiène, qui y goûte n’est jamais rassasié. En tant qu’observateur extérieur, je me suis pris d’affection pour cette « petite » démocratie aux allures de grande, dans une région si prompte aux régimes autoritaires.

 

Bien que sa céréale de riz fût importée, le palais fin des Sénégalais a fini par s’y habituer et ériger le Thiéboudiène en plat national. Pour la démocratie d’inspiration occidentale, c’est le même phénomène : la longue file des électeurs sénégalais, ce dimanche 23 janvier, montre que celle-ci a été approuvée. Elle est dans le cœur des Sénégalais. Ils l’aiment bien finalement leur démocratie.

Parfois, cette démocratie joue un peu avec nos nerfs lorsqu’elle nous donne l’impression de basculer dans la violence. Des scènes de Far West à la sénégalaise rendraient presque jaloux Quentin Tarantino. Les balles ricochant sur les murs du Régal lors de l’agression au marteau de Talla Sylla, le duel surnaturaliste en pleine rue entre le chérif Barthélémy Dias et le hors-la-loi nervis, et plus récemment l’incendiaire vengeresse à Keur Massar, sont des moments tragi-comiques de la vie politique sénégalaise.

La démocratie sénégalaise finit par se rétablir par effet de balancier, comme dans un mouvement de mécanisme d’horlogerie suisse. La démocratie sénégalaise est bien huilée. La désescalade est codée comme en mai 68, en juin 2011 ou encore en mars 2021.

Cependant, les composantes de cette démocratie, made in Sénégal, décontenancent le non-initié. Ces élections locales, initialement prévues en décembre 2019, n’ont pas dérogé aux règles pittoresques : un soudain redécoupage de Dakar, un petit détournement du mandataire Djibril Ngom par le président en personne, des distributions seigneuriales de petits cahiers d’école à l’effigie du Directeur général-candidat, et j’en passe des meilleurs !

Je m’y suis fait comme des millions de Sénégalais au Wax Waxet, aux alliances contre nature, à l’achat des consciences et plus généralement à l’hypocrisie politique ambiante. Après tout, je savoure cette comédie politique qui nourrit mes éditoriaux depuis des années. Semblable au Thiéboudiène, la démocratie sénégalaise est pimentée.

Les élections locales ne s’annonçaient donc pas sous d’heureux auspices. Pourtant, comme pour la grande alternance en 2000 et la petite alternance en 2012, la démocratie fût au rendez-vous. En dépit de ses couacs ordinaires (transport d’électeurs…), l’élection locale du 23 janvier livra un verdict clair : le rejet sans appel de Macky Sall par le peuple sénégalais.

J’avoue avoir une lecture plus profonde qui va au-delà de la personne du président actuel et de la bataille de communication pour savoir qui aurait gagné ou pas. Ces élections locales signifient le changement de cap pour le Sénégal, c’est ce que j’appelle la Révolution YAW.

Ousmane Sonko se présente, depuis des années, comme la figure de proue de l’antisystème. À vrai dire, tout relève de la doctrine d’un système, y compris lorsqu’on critique un autre système que le sien. Ma préférence va plutôt pour la description de l’affrontement entre forces contradictoires dans l’arène politique sénégalaise. Imaginez des lutteurs à la corde, placés à l’extrémité de celle-ci, chacun exerçant une force contraire. Dans la politique sénégalaise, les forces gouvernantes et opposantes peuvent faire partie d’un même groupe de tireurs de corde, à l’exemple de l’APR et du PDS. Ce qui est en l’espèce déterminant, ce n’est pas le critère classique majorité-opposition, mais les visions antithétiques portées par les uns et les autres.

Ma théorie de forces contradictoires apparaît avec l’émergence d’Ousmane Sonko et de nouveaux leaders dans son sillon, Barthélémy Dias, Déthié Fall, Bara Gaye, Seydina Issa Laye Samb, Khadija Mahécor Diouf et tant d’autres. À juste titre, c’est la génération Sonko. Leurs discours patriotiques mettent au pilori la gestion des affaires publiques par les gouvernants actuels et les opposants anciennement gouvernants. Ils constatent un développement trop lent. Qui plus est, profiterait aux intérêts étrangers et à une classe politique embourgeoisée au détriment du peuple en survie perpétuelle.

Ce 23 janvier, en dépit des offrandes pharaoniques, plus de 3 milliards de Fcfa entre les mains de l’APR, cela n’a pas eu l’effet escompté, la démocratie a remporté la victoire. Les Sénégalais ont voté en leur âme et conscience. À la différence des années 2000, ce n’est pas le changement de gouvernants qui est en question, mais bel et bien l’idée d’une autre République, plus égalitaire, plus respectueuse de l’intérêt général. Jusqu’alors la démocratie sénégalaise était une coquille vide, orpheline d’une République réelle.

C’est là où la Révolution YAW s’opère. Les Sénégalais connaissent dorénavant la mécanique de l’alternance ; ils attendent davantage, ils réclament à bon droit la bonne gouvernance. Et ce sont les jeunes politiciens, vierges en politique, qui sont les mieux placés pour réussir ce virage à nul autre pareil dans la vie politique sénégalaise.

Ce n’est pas une révolution au sens étymologique du terme, renversement d’un régime par la violence. La Révolution YAW, c’est la rupture radicale avec un ancien régime et une façon de gérer la cité. C’est une révolution soft qui se fait par les urnes. C’est une révolution qui se fait dans le temps. En effet, la bataille entre les forces contradictoires en présence n’a pas encore révélé son gagnant. L’ancien régime contrecarrera jusqu’en 2024. Mais ce dernier ne pourra plus instrumentaliser la justice dans les affaires Dias et Sonko. La souveraineté populaire a rendu son jugement.

Ces jeunes politiques étaient accusés d’alimenter l’instabilité au Sénégal. Ils parviennent au pouvoir par les urnes, par la démocratie. La Révolution YAW, c’est un exemple de résistance dans la rue comme en mars 2021, mais c’est aussi la conquête du pouvoir de façon légale. Cette nouvelle génération devra prendre garde à ne pas se désunir sinon la Révolution YAW n’aura été qu’une désillusion.

Je termine par le PDS que j’ai suivi de nombreuses années. À l’exemple de l’APR qui aurait gagné à 80 %, le PDS tente de se rassurer avec Pikine et l’absence de leur leader exilé. Malheureusement, le PDS est mort électoralement. Ce parti a montré son vrai visage électoral. Politiquement, ce parti peut exister, néanmoins pas du côté de l’opposition. Il vient de se faire sortir du jeu de l’opposition par l’alliance YAW.

Je me souviens d’une conversation entre Karim Wade et moi. Il me soutenait qu’il aurait pu créer son propre parti politique, l’argent ne lui faisant pas défaut. Il voulait coûte que coûte le PDS car ce parti était très structuré. Il comptait s’appuyer sur ses Fédérations « immuables ». Mais qu’en a-t-il fait de ce joyau de la démocratie pluraliste ?

Karim Wade l’a sacrifié : le seul programme du PDS a été la révision de son procès. Sans doute un parti en son sein n’a-t-il jamais compté autant de spécialistes juristes en révision judiciaire. Ils ont oublié les électeurs ! Aucune réunion stratégique significative n’a été organisée. Ce parti n’exerce aucune influence sur les réseaux sociaux. Sans parler que tout le monde craint Karim Wade. Une fois, au cours d’un entretien avec une députée du PDS, je l’avais invitée à torpiller le gouvernement de questions après l’affaire de Genève. L’impassibilité fut choisie de peur de la réaction imprévisible du chef !

Plus important encore, le PDS n’a pas réussi sa mue après sa défaite en 2012. Ce parti s’est arc-bouté sur le président Wade qui était une relique du passé.

Le PDS n’a jamais réellement travaillé sur son avenir. Paresseux, ils se sont contentés de vivre de nostalgie. Ce parti n’a fait aucune rétrospective sur sa gouvernance de 12 ans de pouvoir, de sorte que ce parti est inaudible sur les questions de 3ème mandat et de corruption. La conséquence ? Dans ma théorie des forces contradictoires, le PDS est classé par le peuple parmi l’ancien régime, du côté du système de l’APR. Et il en paye un lourd tribut électoral, et ne fera pas partie de la Révolution YAW.

EMMANUEL DESFOURNEAUX

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