Pourquoi le monde de la cryptomonnaie investit dans le football ?

Depuis quelques mois, le monde du football et de la cryptomonnaie se lient de plus en plus, le premier profitant de l’énorme manne financière que lui propose le second pour utiliser sa popularité et gagner des parts de marchés. Contrats de sponsoring, création de devises numériques, jeux ou NFTs, sous ces termes parfois difficiles à assimiler, les formes de collaboration ne manquent pas. Et pour le moment, tout le monde y trouve son compte car ça peut rapporter gros.

 

«Le Paris Saint-Germain conclut la première signature de joueur incluant des fans tokens. Pour la première fois pour une signature de cette envergure, Leo Messi s’est vu remettre de nombreux ‘$PSG Fan Tokens’.» Le coup réalisé avec Leo Messi cet été a un peu plus replacé le PSG vers l’épicentre du football mondial, et quelque part du monde de l’innovation. Outre le fait d’avoir réussi à faire venir le sextuple Ballon d’Or, le club français a payé une partie de la prime de l’Argentin, de l’ordre d’un million d’euros, avec sa cryptomonnaie, le fameux PSG Token, un jeton numérique à laquelle est attachée une certaine valeur, dont le cours fluctue. «L’intégration de ‘$PSG Fan Tokens’ dans le package du joueur crée un lien immédiat avec la communauté de millions de supporters à travers le monde. Cette initiative positionne un peu plus le Paris Saint-Germain comme l’une des marques de sport les plus innovantes et avant-garde au monde», concluait fièrement le communiqué du PSG.

Cette information est avant tout un grand coup marketing réalisé par l’actuel leader du championnat de France mais il faut l’introduire dans un contexte bien plus large. Depuis plusieurs mois maintenant, les annonces mêlant monde de la cryptomonnaie et football fleurissent un peu partout. Le 10 septembre dernier soit un mois après l’officialisation de l’arrivée de la Pulga, le PSG informait d’un nouveau contrat de sponsoring avec l’un des géants de la cryptomonnaie, Crypto.com. Cet accord « gagnant-gagnant » doit lui rapporter entre 25 et 30 millions d’euros, dont une partie est réglée en devise virtuelle, la CRO, le jeton natif de l’entreprise. Cette société de paiement, de trading et de services financiers devient également la plateforme officielle du club, permettant l’achat de NFTs, des biens numériques non fongibles, autres actifs financiers très recherchés en ce moment.

Le PSG Token profite de la venue de Messi

Ces termes barbares, il va falloir s’y habituer et surtout s’y éduquer. Un fan token n’est pas qu’une simple monnaie numérique, comme expliqué plus haut. Il offre à son détenteur un droit de vote sur certaines décisions que propose un club, comme le design de la nouvelle couronne du Parc des Princes (voir tweet ci-dessous). «Plus on dispose de PSG tokens, plus notre voix va compter quand le club va soumettre un sondage, nous décrypte Grégory Raymond, journaliste au magazine Capital et auteur de la newsletter 21 millions. C’est très marketing. On ne va pas nous demander quel joueur on voudrait l’année prochaine mais ça peut être la chanson que l’on va diffuser dans le stade quand il y a un but ou le slogan que l’on va mettre dans les vestiaires. Ce n’est pas très important mais c’est de l’engagement auprès d’une communauté. Et ça, c’est important pour les clubs car maintenant on mesure leur puissance à travers les réseaux sociaux.» En plus de fidéliser et d’intégrer des supporters à sa cause, le PSG touche une commission sur chaque token vendu, comme lorsqu’elle vend un produit estampillé de son logo.

«Il y des clubs plus inventifs que d’autres qui engagent mieux leur communauté. Par exemple, la Juventus faisait voter pour élire la chanson quand les joueurs entrent sur la pelouse. C’est artificiel mais c’est quand même un sujet important après avoir vu la polémique autour de Phil Collins au PSG», relate Grégory Raymond. Reste à parfaire un modèle qui manque encore de finalité. Ces jetons ne sont pas des actions. Il ne s’agit pas du capital d’un club même si c’est inspiré du modèle des socios en Espagne. Leur cours est souvent corrélé aux résultats et aux informations liées à l’actualité du club, comme le mercato. À titre d’exemple, le PSG Token se situait aux alentours des 20-25 euros jusqu’à ce que Messi arrive et fasse bondir le prix à l’unité autour des 45 euros, soit une croissance d’environ 100%. Le cours est très vite revenu au niveau précédent, pour fluctuer actuellement autour des 18 euros. Ce sont surtout les éventuels traders, le PSG et son partenaire Socios.com qui se sont enrichis.

Les partenariats ne manquent pas entre les plateformes et les clubs

Cette dernière plateforme citée est l’une des premières à avoir intégré l’économie des clubs de football. Car le PSG est loin d’être le seul à avoir senti la bonne affaire. Avant lui, de nombreuses grandes équipes se sont mis à cette mode, comme l’Inter, la Juve, Manchester City, Galatasaray et même des clubs de moindre envergure comme Saint-Trond en Belgique. Pour Socios.com, c’est le jackpot également. Celle-ci utilise sur la blockchain (sorte de registre de transactions numériques) sa propre cryptomonnaie, la Chiliz ($CHZ), qui est la seule à pouvoir être convertie en fan token. Comme le club concerné par son jeton, la plateforme se rémunère en commissions. L’affaire peut très vite devenir rentable. Actuellement, 3 millions de PSG Tokens ont été émis pour arriver à terme à 20 millions. Les stocks sont en effet limités dans le but de rendre le jeton rare et lui offrir une valeur plus importante.

En plus de créer des devises numériques, Socios.com se sert de la caisse de résonnance du football pour se faire connaître du grand public. ​Depuis cet été, cette entreprise créée par le Français Alexandre Dreyfus est devenue l’un des sponsors maillot de l’Inter, sur lequel est d’ailleurs affiché le token $INTER. Ces contrats de sponsoring sont désormais légion dans le milieu. Pour ne citer qu’eux, Crypto.com est devenu le partenaire de la VAR en Serie A, tandis que les plateformes Bitmex et Anycoin Direct ont signé des contrats respectivement avec l’AC Milan et le PSV Eindhoven. La formation hollandaise s’est même fait payer une partie, probablement infime, de son contrat en bitcoin, la cryptomonnaie dominante du marché. Son concurrent en Eredivisie, l’AZ Alkmaar, via les termes de son accord avec Bitcoin Meester, autre site d’échanges, l’a imité.

Edin Dzeko sous le maillot de l’Inter

Le secteur de la cryptomonnaie est encore relativement confidentiel aux yeux du grand public mais il est aussi en plein essor. S’allier au football, c’est développer sa popularité et favoriser sa croissance. Pour l’économie du football, c’est un nouvel horizon à exploiter et qui tombe à pic en cette période de crise économique. «Depuis 2020 il y a un marché haussier sur le marché crypto. Il y a tellement de volumes et d’argent que les plateformes d’échanges et les acteurs vendent et font de gros chiffres d’affaires. Ils ont donc des budgets marketing et investissent le sujet», analyse Stanislas Barthélémi, consultant crypto et blockchain chez KPMG France. «Le foot y gagne de l’argent et des fans mieux engagés, les plateformes et les sponsors, de l’exposition. Et puis à l’ère de la covid-19, les clubs ont compris qu’il fallait diversifier leurs revenus pour ne pas dépendre des droits TV.»

Explorer de nouveaux horizons économiques

Cette intersectionnalité entre football et cryptomonnaie n’est pas terminée. Elle se diversifie même. C’est ici qu’intervient le concept de NFT sur lequel le jeu Sorare fait beaucoup de bruit depuis quelques semaines. On y reviendra. Un « Non Fungible Token » est un objet numérique émis sur une blockchain et déterminé par une identité numérique. C’est ce qui le rend unique. Ce jeton peut être utilisé sous de nombreuses formes comme de l’art digital par exemple. En France l’été dernier, le LOSC s’est laissé tenter par l’aventure en lançant une collection de 100 NFTs rendant hommage à ses 4 titres de champions de France. Concrètement, il s’agit d’une image animée, représentant le dogue lillois et quatre bagues de champion correspondant au nombre de titres remportés dans son histoire par le club. Ces œuvres virtuelles ont été mises aux enchères. En guise de récompense, les heureux acquéreurs ont aussi pu profiter d’une visite de la salle des trophées, d’assister à un match en tribune VIP de Ligue des Champions, et de repartir avec un maillot de la saison passée, celle du titre. À terme, ils pourraient revendre ces NFTs et en tirer un potentiel bénéfice.

Cela «permettra ainsi à quelques-uns de nos supporters connectés et fans d’innovation digitale de s’offrir des pièces uniques et historiques» se targuait Olivier Létang. «Ça n’a pas vraiment marché mais ça le mérite d’exister, tempère Stanislas Barthélémi. Quand ça sera vraiment grand public et que les gens comprendront, peut-être que les supporters achèteront des NFTs en quantité limitée. C’est juste de l’art, ça ne donne pas d’utilité sauf s’il y a une offre promotionnelle derrière.» Ce concept reste encore abstrait pour bon nombre de supporters (et l’ensemble des profanes de manière générale) et concerne surtout un marché de niche. Mais, si tous les NFTs ne sont pas tous partis, le LOSC a pu engranger quelques milliers d’euros dans cette opération en convertissant ses ethers (ETH), une autre cryptomonnaie très en vogue. «Les objets de collection physiques ont la cote, mais en les achetant virtuellement, cela présente quelques avantages, comme l’assurance de garder son objet en parfait état», expliquait à So Foot Simon Rames, le directeur de Rarecubes, le studio avec lequel s’est associé le LOSC pour réaliser ces œuvres.

L’avantage pour le supporter, c’est le lien direct avec le club, de disposer d’une œuvre qui ne peut pas s’abîmer dans le temps et qui est surtout infalsifiable grâce à la blockchain, celle-ci permettant de garantir une trace numérique. «Un NFT ce n’est pas palpable. En revanche, je peux l’authentifier et le mettre en photo de profil sur Twitter par exemple. Il va lire le cahier de transactions qu’est la blockchain et vérifier que sur mon adresse, j’ai bien ce NFT. Quelqu’un peut faire une copie d’écran de l’œuvre mais Twitter lira la blockchain et prouvera que c’est bien mon adresse», assure Barthélémi, poussant la comparaison avec une œuvre d’art bien connue. «Si les gens ne s’authentifient pas, on ne saura pas si c’est un vrai ou un faux. De la même manière que chez vous, vous pouvez me montrer que vous avez la Joconde. Est-ce que je vais vous croire ? Non, car je sais où se trouve la vraie. L’avantage de la blockchain, c’est qu’on peut vérifier le jeton n’importe où dans le monde avec internet. Le tableau, lui, ne bouge pas de chez vous.»

Le succès de Sorare

L’argent récupéré grâce aux NFTs d’art reste pour le moment relativement insignifiant dans le budget d’un club. Ce sont d’autres NFTs au potentiel bien plus important qui occupent en ce moment le devant de la scène : les cartes numériques émises par le jeu de fantasy football Sorare. Cette start-up fondée il y a seulement trois ans a enchaîné cette année deux levées de fonds, dont la dernière en septembre de 600 M€, qui est tout simplement un record dans l’histoire de la French Tech. Des joueurs comme Gerard Piqué et Antoine Griezmann ou encore le néo retraité André Schürrle ont participé au tour de table. Valorisée à 3,7 milliards d’euros, cette entreprise est désormais la première des « licornes » françaises, ces sociétés estimées à plus d’un milliard d’euros non cotées en bourse. «Le secteur crypto est en train de se professionnaliser énormément. On n’est plus dans du simple trading comme il y a quelques années. On peut construire de vrais produits, des vraies applications dessus, et notamment des jeux qui marchent très bien pour certains», résume Grégory Raymond. Des jeux, il en existe plusieurs mais la star du moment, c’est bien Sorare. En quoi ça consiste au juste et quel est le rapport avec le football professionnel ?

Sorare, c’est un peu Football Manager, Mon Petit Gazon et FIFA Ultimate Team réunis en un seul jeu. L’entreprise a récupéré les droits à l’image de centaines de joueurs auprès des ligues (Liga, Bundesliga), des fédérations (Belgique, France) et directement auprès des clubs (PSG) pour créer en édition limitée 1111 cartes (1 Unique, 10 Super Rare, 100 Rare, 1000 Limited) de joueurs renouvelées chaque saison. Elles sont ensuite mises aux enchères et vendues contre de l’ether, le jeu et les équipes concernées se partageant une commission. Ces cartes, qui peuvent être assimilées à des vignettes Panini virtuelles, capitalisent des points en jouant des matches contre d’autres utilisateurs et en fonction des performances réelles des joueurs. Au travers des différentes compétitions et des matches gagnés, le joueur va recevoir de nouvelles cartes ayant déjà une certaine valeur. Il peut alors les faire progresser et les revendre aux enchères contre de l’ether. Cela devient un actif financier. Reste que le ticket d’entrée (environ 200 euros) n’est pas accessible à toutes les bourses.

En mars dernier, une carte Cristiano Ronaldo a été vendue 150 ETH, soit environ 250 000 euros, détrônant le record alors détenu par la vente d’une carte Mbappé à 56 000 euros. «La valorisation des cartes devient importante, donc ça dit beaucoup d’argent pour Sorare. Ça revient à acheter un actif. Mbappé va jouer encore 10 ans au top niveau, il va marquer des buts et donc vous permettre d’être bien classé et de gagner des cartes. On va en tirer une sorte de rendement financier. On peut aussi le revendre, c’est le but un jour», détaille Stanislas Barthélémi, utilisateur assidu du jeu par ailleurs. «Pour le joueur, la finalité c’est de faire de l’argent. Le PSG va, lui, récupérer un pourcentage sur chaque vente que Sorare fait en marché primaire. Par exemple, Sorare vend 10 cartes de Mbappé. Admettons que ça fasse 300 000 dollars, on estime que la commission est aux alentours de 10 %. Le PSG récupère 30 000 dollars sortis de nulle part !» Et ce n’est qu’un début pour cette entreprise, qui a depuis noué des partenariats avec L’Équipe et Opta

Joueurs, clubs, utilisateurs, pour le moment tout le monde y gagne

La success-story de Sorare n’est pas près de s’arrêter là. 43 000 personnes revendiquent l’achat d’au moins une carte, parmi lesquelles des stars du foot comme Griezmann, alors qu’elles n’étaient encore que 30 000 à la fin de l’été. «Pendant l’Euro, on voyait que les Bleus jouaient eux-mêmes sur Sorare en s’achetant des cartes entre eux. C’est transparent, c’est la blockchain», s’amuse le journaliste de Capital. «Il y a aussi un engagement de la part des fans. J’ai envie que mes joueurs fassent de bonnes performances. Ça décuple l’intérêt d’un match. C’est encore mieux qu’un pari car ce n’est pas binaire, il n’y a pas que la notion de pari perdu ou gagné. Pour reprendre l’exemple avec Mbappé, il va peut-être faire un mauvais match mais il va rejouer trois jours après, et je l’ai toujours ! D’un point de vue financier, c’est moins punitif», affirme notre expert en crypto, qui évoque également la dimension sociale du jeu. «Au tout début, il n’y avait que la Belgique. Sorare vendait pour 2 ou 3 ethers par jour. Ça représentait quelques centaines de dollars collectés. Aujourd’hui avec tous les droits acquis, ils vendent entre 100 et 300 ethers par jour, soit entre 300 000 et un ou deux millions d’euros de chiffre d’affaires par jour (en fonction du cours de l’ether, ndlr).»

Pour les clubs et les fédérations notamment, c’est de l’argent qui tombe du ciel. Pour le moment en tout cas. Il y a évidemment une part de risque. Le marché de la cryptomonnaie ne sera pas toujours haussier comme c’est le cas depuis près de deux ans. Néanmoins, les détenteurs de ces devises virtuelles, estimés entre 100 et 200 millions dans le monde, sont en constante augmentation depuis l’émission du premier bitcoin de l’histoire en 2009. Cette courbe de progression ressemble d’ailleurs à s’y méprendre à la croissance des utilisateurs d’internet dans le monde durant les années 90. «On est toujours dans ce rapport à internet, crypto et blockchain. C’est l’internet de la valeur. Internet est à l’information, ce que blockchain et crypto sont à l’internet de la valeur. On en est encore au tout début. Il y aura une saisonnalité mais la majeure partie des boîtes sera toujours là, puissante. Paradoxalement même quand il y a un marché baissier, il y a beaucoup d’acheteurs et de vendeurs, donc ça fait beaucoup de volumes pour les plateformes.» Et tant que le secteur tient bon, tout le monde s’y retrouve.

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